Vandana Shiva: deux avenirs pour la santé, deux paradigmes scientifiques

Traduction d'un texte de Vandana Shiva publié sur le site Toward Freedom: "Vandana Shiva: Two Futures of Health, Two Paradigms of Science"

Vandana Shiva: deux avenirs pour la santé, deux paradigmes scientifiques
La chercheuse et militante indienne Vandana Shiva

"A travers le monde, émerge un intense débat entre deux paradigmes sur la santé ainsi que sur la science.

Le premier est holistique et voit des connexions entre la santé de la planète et celle de ses habitants. Cela se base sur la science écologique de l'interconnexion.

Le second est réductionniste, mécanique et commercial. La vision du monde mécanique nous perçoit comme séparés de la nature et chaque partie de notre corps comme séparée des autres, comme le sont les parties d'une machine. La santé est définie comme une marchandise que nous achetons à l'industrie pharmaceutique.

Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, d'intenses débats ont lieu sur l'Obamacare et le NHS (National Health Service) pour savoir si la santé est un bien public ou une marchandise privée à vendre.

En Inde, un débat multi-dimensionnel a émergé lorsque la santé a été introduite au parlement. L'IMA (Indian Medical Association) a appelé à une grève pour protester contre un projet de loi, après quoi il a été renvoyé à un comité parlementaire restreint. (voir à ce sujet l'article sur RFI: Inde: grève des médecins contre une loi promouvant la médecine traditionnelle).
Il y a eu beaucoup d'objections au projet de loi. L'un des éléments de la controverse est un concours entre deux paradigmes de la santé: l'ancien système holistique comme l'ayurveda contre le système "moderne" allopathique basé sur les médicaments et produits pharmaceutiques.

La loi cherche à permettre aux praticiens de l'ayurveda, du yoga, de la naturopathie, de l'unani, du siddha et de l'homéopathie, de pouvoir pratiquer une médecine moderne après avoir fait une courte formation.

Alors que l'objection des médecins allopathes concerne l'ayurveda et d'autres praticiens de la médecine traditionnelle sur leur capacité à pratiquer la "médecine moderne", mon objection concerne la dégradation et la dévaluation de l'un des systèmes de santé les plus anciens et les plus sophistiqués en train d'être avalé par un système mécaniste, marchandisé.


L'ayurveda, science (veda) de la vie (ayur), est guidée par 5000 ans de connaissances éprouvées en matière de santé, de nutrition et d'alimentation. Je la perçois comme l'un des plus beaux cadeaux de l'Inde au reste du monde, avec l'agro-écologie et l'agriculture biologique apporté à l'occident par Sir Albert Howard à travers son testament agricole.

Les sciences holistiques comme l'ayurveda sont basées sur l'interconnexion et les processus vivants, alors que la "médecine moderne" repose sur le paradigme mécanique de séparation, réductionnisme, fragmentation et sur des produits pharmaceutiques dérivés des industries des produits chimiques et des colorants depuis plus de 100 ans.

Le paradigme mécanique a transformé la diversité des connaissances en hiérarchie, privilégiant les paradigmes mécaniques et réductionnistes comme seule science, repoussant tous les autres systèmes de connaissances vers l'oubli ou les traitant comme inférieurs.

Le  mot "science" est dérivé du latin scire qui veut dire "savoir". Divers systèmes de connaissances sont scientifiques dans leurs propres paradigmes. La pensée mécaniste réductionniste ne réduit pas seulement le monde à des parties fragmentées, mais elle réduit également notre capacité à savoir. Elle essaie de réduire les riches systèmes de connaissance de l'agro-écologie et de l'ayurveda à une base mécanique, privant ainsi les systèmes du paradigme de leur force même


C'est un "apartheid de la connaissance" qui nous empêche d'obtenir de vraies réponses sur la façon de mener une vie saine.


Avec les échecs et les limites répétés de l'approche réductionniste de la vie, concernant l'agriculture et la santé, la pertinence de l'agroécologie et de l'ayurvéda prend de l'ampleur.

On est de plus en plus conscient que l'épidémie de maladies chroniques non transmissibles est liée à notre environnement et notre alimentation. Nous avons besoin des systèmes holistiques pour comprendre les interconnexions entre les êtres vivants et la terre afin que nous puissions vivre de manière à contribuer à une planète saine et à des personnes en bonne santé.

La science ayurvédique de la santé est centrée autour de la nourriture. La nourriture est essentielle au bien-être de la planète et des gens, à leur santé et à leur guérison. De nos jours, les sciences biologiques comprennent que nos corps ne sont pas des machines; c'est un écosystème complexe auto-organisé et auto-régulé. Les principes de l'auto-organisation ont été identifiés par l'ayurvéda il y a des milliers d'années. Elle a donc évolué comme une science écologique et une science des systèmes, pas une science fragmentée et réductionniste.

Dans un paradigme mécaniste, chimique, les technologies mécaniques et génétiques deviennent la norme dans la sophistication d'un système de santé. Mais les technologies sont des outils. Et les outils doivent être évalués selon des critères éthiques, sociaux et écologiques. Les outils et les technologies n'ont pas été considérés comme autoréférentiels dans la civilisation indienne. Ils ont été évalués dans un contexte de contribution au bien-être de tous.


L'Ayurveda reconnaît que chaque partie du corps est interreliée et que le système digestif joue un rôle important à la fois dans la santé et la maladie.


Nous assistons maintenant à l'émergence d'une épidémie de maladies chroniques non transmissibles liées aux aliments et à l'environnement. Elles sont appelées maladies de civilisation, ou maladies liées au mode de vie. Je préfère les appeler maladies de type alimentaire.

Aujourd'hui, la science occidentale commence à réaliser ce que l'ayurvéda a compris il y a 5000 ans: le corps n'est pas une machine et la nourriture n'est pas un carburant qui fait fonctionner la machine selon la loi de masse et de mouvement de Newton. La nourriture n'est pas une "masse", c'est vivant, c'est une source de vie et de santé. Il y a une connexion intime entre le sol, les plantes, notre intestin et le cerveau.

Notre intestin est un microbiome qui contient des milliards de bactéries. Il y a 100000 fois plus de microbes dans notre intestin que de femmes et hommes sur la planète. Pour fonctionner de manière saine, le microbiome de l'intestin a besoin d'un régie alimentaire diversifié, et un régime alimentaire diversifié a besoin de diversité dans nos champs et nos jardins. Une perte de diversité dans notre alimentation crée des problèmes de santé

Comme nous sommes plus des bactéries que des hommes, lorsque les poisons que nous utilisons en agriculture comme les pesticides et herbicides, atteignent notre intestin à travers la nourriture, ils peuvent tuer des bactéries bénéfiques. 

La même industrie chimique qui nous apporte des substances toxiques dans l'agriculture contrôle également la "médecine moderne" basée sur les produits pharmaceutiques. Bayer et Monsanto sont maintenant en train de fusionner.

L'industrie chimique toxique est responsable des nombreuses épidémies de maladies chroniques auxquelles nous sommes confrontés. La chimisation de la santé a créé une nouvelle maladie iatrogène qui est le résultat d'approches chimiques mécanistes et de procédures diagnostiques et thérapeutiques qui entraînent des réactions indésirables aux médicaments et des effets secondaires souvent plus mortels que la tentative de guérison de la maladie.

Le système industriel de la santé et le paradigme mécanique réductionniste sur lequel repose la santé ne peuvent être l'avenir d'une planète saine et de gens en bonne santé.

Plutôt que de dégrader l'ayurveda en l'adaptant au paradigme mécaniste, il est temps d'élaborer une biodiversité de systèmes de santé et de connaissances qui reconnaissent l'écologie de la santé, nos corps et la connexion entre notre santé et celle de la terre." (...)


Source:

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