Pour enrayer la perte de biodiversité, le verdissement doit-il aller plus loin ?

L'Union Européenne a introduit le nouvel instrument de "verdissement" (ou d'écologisation) dans la Politique Agricole Commune en 2015, dans l'intention de ralentir la perte rapide de la biodiversité dans les zones agricoles.

L'idée est relativement simple: en échange des subventions qu'ils reçoivent, les agriculteurs doivent mettre en œuvre des mesures pour protéger les animaux et les plantes sauvages sur leurs terres.

Pour enrayer la perte de biodiversité, le verdissement doit-il aller plus loin ?
Des haies comme Surface D'Intérêt Ecologique en Allemagne. Un réseau de biotopes pour la faune et la flore. Photo: Thomas Hesse

Un groupe de scientifiques du Helmholtz Centre for Environmental Research (UFZ), de l'Université de Göttingen et d'autres institutions allemandes, autrichiennes et françaises, ont étudié l'efficacité de la mesure phare du verdissement appelée "Ecological Focus Areas" (Surfaces d'Intérêt Ecologique - SIE).

Leurs conclusions, publiées dans le journal scientifique Conservation Letters, donnent à réfléchir: les Surfaces d'Intérêt Écologique sont mises en œuvre de telle manière que cela présente peu d'avantages pour la biodiversité ou les agriculteurs; et pourtant elles ont un coût élevé pour les contribuables. Cependant, il y a plusieurs possibilités pour améliorer la mesure afin qu'elle profite à tous.

Les populations d'alouettes sont en train de chuter, les bourdons et papillons disparaissent, et même le bleuet autrefois commun en Europe Centrale devient rarissime.

La biodiversité des terres agricoles européennes a fortement diminuée ces dernières décennies. Aussi, dans une tentative pour stopper ce déclin, l'Union Européenne a introduit ce nouvel instrument au cours de la dernière réforme de la Politique Agricole Commune (PAC).  Avec ces nouvelles exigences de verdissement, depuis 2015, les agriculteurs ont dû mettre en œuvre certaines mesures de protection de l'environnement en échange des paiements reçus (en Allemagne, aux alentours de 86€ par hectare).


Qu'est-ce que le verdissement ?


Il se compose de trois principaux éléments.

Le premier est de maintenir des prairies permanentes. Le second est d'augmenter la diversité des cultures: des fermes qui ont entre 20 et 30 hectares de terres cultivables doivent planter au minimum deux céréales différentes; de plus grandes exploitations doivent avoir au moins trois céréales.
Le troisième, mesure phare du verdissement, est l'exigence pour les fermes de plus de 15 hectares de terres arables de dédier au moins 5% de l'ensemble à la Surface d'Intérêt Ecologique.

L'Union Européenne a prescrit 19 types différents d'utilisation des terres qui comptent pour une Surface d'Intérêt Ecologique. Les agriculteurs peuvent, par exemple, laisser la terre en jachère, créer des zones tampons sans production agricole le long des plans d'eau, ou entretenir des éléments de paysage tels que des haies ou des étangs. Ils peuvent aussi planter des légumes, comme des pois, haricots ou lupins, qui fixent dans le sol l'azote présent dans l'air. Ou encore, ils peuvent planter des cultures dérobées comme la moutarde ou le colza afin de couvrir la surface du sol en automne et en hiver pour prévenir l'érosion entre la récolte et la prochaine plantation.

"Chaque Etat Membre choisit laquelle des 19 options est éligible pour son pays ou ses régions, mais chaque agriculteur prend la décision finale à propos de l'option qu'il veut mettre en place." explique Guy Pe'er, l'auteur principal de l'étude.

Quelques agriculteurs se sont opposés à ce nouvel instrument, pour qui l'Union Européenne crée encore plus de règles trop compliquées à mettre en œuvre. Les écologistes, de leur côté, considèrent que les Surfaces d'Intérêt Ecologique ne sont pas suffisamment ambitieuses.

Ces discussions commencent maintenant à être d'actualité en préparation de l'examen à mi-parcours du verdissement, qui doit avoir lieu en Mars 2017.

Ce sera une opportunité importante de changer certaines exigences. Cependant, nous devons savoir comment les Surfaces d'Intérêt Ecologique se mettent en place dans la réalité.


Le verdissement à la loupe.


Les chercheurs de l'UFZ, avec leur collègues des universités de Göttingen, Vienne, Berne, Klagenfurt et Toulouse, ainsi que l'Institut pour l'Agroécologie et la Biodiversité de Mannheim, ont examiné la performance des Surfaces d'Intérêt Ecologique.

"Nous voulons savoir, avant tout, ce que les experts pensent des SIE en termes de biodiversité" explique Pe'er. L'équipe à rassemblé les réponses de 88 experts en écologie agricole dans 17 pays européens. Ces spécialistes ont jugé les effets des différentes options des SIE sur les animaux et les plantes, sur une échelle de +5 (très positif) à -5 (très négatif).

"Les experts ont donné les plus hauts scores pour les bandes tampons et pour les terres laissées en jachère; cela indique que ces options sont très profitables à la biodiversité", continue Guy Pe'er. Les éléments du paysage comme les haies ou les murets en pierre traditionnels sont aussi considérés de manière très positive pour leurs effets sur de nombreuses espèces.

D'un autre côté, plusieurs options ont été jugées inefficaces. "Les cultures dérobées ou celles fixant l'azote comme les légumes ne bénéficient pas beaucoup à la biodiversité, surtout si les agriculteurs utilisent des pesticides sur ces zones" dit Pe'er. "Cependant, ces deux options se sont révélées très populaires parmi les agriculteurs" a ajouté l’économiste agricole Sebastian Lakner de l'Université de Göttingen. Cela a été découvert dans la deuxième partie de l'étude, dans laquelle les chercheurs ont analysé les données des ministères de l'agriculture dans huit pays membres de l'Union Européenne, ainsi que dans chaque état fédéral d'Allemagne.

Leurs résultats montrent qu'environ 45% des Surfaces d'Intérêt Ecologique dans l'Union Européenne sont utilisées pour faire pousser des plantes fixant l'azote. 27% sont utilisés pour les cultures dérobées: en Allemagne, cette option grimpe jusqu'à 68% des SIE. Les jachères, couvrant environ 21% des SIE, sont la seule option qui est considérée aussi bien par les écologistes que les agriculteurs comme une mise en œuvre qui en vaut la peine.

En contraste, très peu d'agriculteurs choisissent les bandes tampons ou les éléments du paysage, qui peuvent être très profitables pour la biodiversité. "En d'autres mots,  Il y a une mauvaise correspondance entre ce que les écologistes recommandent et ce que les agriculteurs mettent en œuvre" résume Guy Pe'er. Cela signifie que globalement, actuellement environ trois quart des SIE de l'Union Européenne sont gérés d'une manière qui profite peu ou pas à la biodiversité.

"Nous ne le reprochons pas aux agriculteurs" souligne Sebastian Lakner, "ils font simplement le choix le plus rationnel économiquement et essayent de minimiser les risques encourus". Planter des cultures dérobées et des plantes fixant l'azote et attractif car c'est simple à gérer et peu cher. Les bandes tampons et les éléments du paysage, en contraste, reviennent plus chers et demande du temps en entretien. Dans certains cas, il y a aussi des barrières administratives, par exemple si certaines parties d'une même haie appartiennent à plusieurs agriculteurs.

Plus important, plusieurs options des SIE sont rendues peu attractives par la complexité des lois de l'Union Européennes. Ainsi, les agriculteurs doivent enregistrer la largeur exacte d'une bande à fleur. "De nombreux agriculteurs ont peur, malheureusement avec raison, qu'une erreur de calcul dans la largeur d'une bande mène à des sanctions de la part des autorités" explique Sebastian Lakner.


Comment le verdissement peut-il être amélioré ?


Les agriculteurs et les écologistes sont mécontents des règles d'écologisation actuelles. Les chercheurs pensent que les contribuables devraient l'être aussi: pendant que les Etats Membres dépensent beaucoup d'argent en subventions agricoles, la société obtient encore très peu de retour en termes de biodiversité. Le fait d'étendre la surface des SIE de 5% à 7%  des terres agricoles, comme c'est actuellement en cours de discussion par la Commission européenne, ne sera pas suffisant pour améliorer de manière significative la situation, d'après les scientifiques.

Comment les mesures peuvent-elles donc être modifiées pour améliorer la situation de toutes les parties concernées ?

Les chercheurs proposent plusieurs recommandations à moyen et à long terme. Tout d'abord, ils suggèrent que l'Union Européenne encourage les options des SIE qui apportent un plus grand bénéfice pour la biodiversité, comme les bandes tampons et les éléments du paysage, et qu'elle retire, ou du moins limite l'extension, des options moins bénéfiques.

"Réduire le nombre des options en enlevant les moins utiles rendrait le verdissement plus simple, comme l'on justement demandé les agriculteurs" ajoute Ives Zinngrebe de l'Université de Göttingen, qui a coordonné l'étude. Des recommandations supplémentaires ont été faites pour s'assurer que les bandes tampons soient incluses dans la liste des options éligibles pour tous les états membres, ce qui n'est pas le cas actuellement. "Finalement, il est bien sûr essentiel d'interdire l'utilisation des pesticides dans les SIE" dit Guy Pe'er, "cela n'aurait aucun sens de nuire à la biodiversité dans des zones qui sont justement là pour la protéger."

Les chercheurs se demandent aussi si le verdissement est la bonne approche pour enrayer la perte de biodiversité dans nos pays. A l'échelle de l'Union Européenne il y a aussi les programmes agro-environnementaux qui visent à encourager l'agriculture écologiquement sensible, adaptés aux différents types d'habitat. "Il s'agit d'instruments politiques reposant sur des incitations positives plutôt que sur des régulations indésirables, souvent menés à bien pour atteindre des objectifs déclarés; il y a donc beaucoup à apprendre d'eux" ajoute Yves Zinngerbe. "Ils sont aussi moins cher que le verdissement" selon Lakner, "ainsi à long terme, l'élargissement des budgets de programmes agro-environnementaux ciblés pourrait être la bonne solution".

"Que ce soit par des programmes de verdissement ou bien agro-environnementaux, tous les auteurs et de nombreux experts qui ont contribué à cette étude partagent l'avis que les budgets pour la protection environnementale doivent être davantage consacrés aux mesures particulièrement efficaces pour la biodiversité, couvrant des étendues suffisantes de terres arables et de prairies, et qui doivent être acceptables et pratiques pour les agriculteurs", conclu Pe'er, "nous espérons donc que nos recommandations seront prises en compte à Bruxelles et dans les Etats Membres"

Pour plus d'informations:
  • Dr. Guy Pe'er Helmholtz - Centre for Environmental Research (UFZ) Department of Conservation Biology Mail: guy.peer@ufz.de
  • Dr. Sebastian Lakner- University of Göttingen- Department for Agricultural Economics and Rural Development- Mail: slakner@gwdg.de
  • Dr. Yves Zinngrebe- University of Göttingen- Department for Agricultural Economics and Rural Development- Mail: yzinngr@gwdg.de

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